Bilinguisme et traduction en Andalousie

Pr Mohammed Abbassa
Université de Mostaganem (Algérie)

Cette étude est consacrée à la traduction des sciences arabes entreprise en Europe au Moyen Age par des Chrétiens, des Musulmans et des Juifs. Presque tous les ouvrages de la philosophie arabe et l’histoire des Musulmans ainsi que des œuvres littéraires ont été traduits de l’arabe aux langues latines et à l’hébreu. Le mouvement de la traduction de la culture arabo-islamique a connu sa floraison en Europe pendant les 12e et 13e siècles, époque des Almoravides et des Almohades qui avaient chassé les savants arabes de l’Andalousie. Ces philosophes et hommes de science se réfugièrent au Nord et en Provence où ils s’adonnaient à la traduction au profit des Chrétiens.
Dès l’établissement des Arabes en Andalousie, presque tous les Chrétiens et les Musulmans s’entendaient en langue arabe, langue officielle du pays. Les Mozarabes se sentant séduits par l’éclat des lettres arabes ont vite abandonné la culture romano-latine, dont les tendances sont souvent cléricales.
Ebloui par l’ampleur de la langue arabe en Espagne musulmane, un certain prêtre espagnol regretta, tout en déplorant lamentablement, ce qui est arrivé à ses coreligionnaires. Il s’agit d’Alvaro de Cordoue qui a manifesté sa crainte à l’égard de la langue latine et son sort à l’intérieur de l’église : « Mes coreligionnaires, dit-il, aiment à lire les poèmes et les romans des Arabes, ils étudient les écrits des théologiens et les philosophes musulmans, non pour les réfuter, mais pour se former une diction arabe correcte et plus élégante… »(1).
Au Moyen Age, la langue arabe ne se bornait pas uniquement aux régions andalouses sous domination musulmane, mais elle s’étendait un peu plus loin, en Castille, à León et à Navarre. Après la reconquête de Tolède par le roi Alphonse VI, la langue arabe demeura encore pour plusieurs siècles, à transcrire les actes de la vie quotidienne(2). En outre, plusieurs personnalités espagnoles et franques, qui fréquentaient à l’époque, les cours chrétiennes, parlaient la langue arabe.
Le bilinguisme en Andalousie a joué un rôle très important dans la transmission de la culture arabe en Espagne et en Provence. Selon Gibb, les Morisques auraient accompli le rôle d’intermédiaire dans la diffusion des sciences arabo-islamiques dans les royaumes chrétiens(3). Mais encore faut-il ajouter à ceux-là, les Juifs et les esclaves qui s’étaient dédiés aux traductions des connaissances arabes en Europe.
L’Andalousie qui attira les regards des nations voisines en raison de sa civilisation la plus évoluée, a été le centre de culture le plus important dans toute l’Europe. En outre, les villes andalouses comptaient des milliers de bibliothèques célèbres par leur quantité fameuse de livres, sans égales dans le reste du monde occidental(4). La littérature se diffusait au Moyen Age avec une rapidité inexplicable(5).
Les livres latins demeuraient inhumés dans les abbayes, à la seule disposition des religieux ; par contre, les livres arabes se répandaient dans les fastueux palais des émirs, dans les bibliothèques des juristes et hommes de foi et même chez de simples citoyens de la classe populaire. Al Hakam II, fils de Abderrahmane III, hérita de son père trois bibliothèques, contenant chacune quatre cent milles volumes(6).
Les Espagnols s’étonnèrent lorsqu’ils surent que Cordoue contenait, à elle seule, soixante dix bibliothèques. Selon Ibn Rushd, Cordoue, au XIIe siècle, était la seule ville dans le monde entier à posséder le plus de livres et de bibliothèques. Les rois de Navarre et de Barcelone ne se dirigeaient que vers Cordoue lorsqu’ils avaient besoin de livres.
Grâce à la liberté des religions prononcée par les émirs andalous au profit des Gens du Livre, de nombreux étudiants espagnols, francs, anglais et italiens fréquentaient les écoles de Cordoue dans le but d’acquérir les sciences et les cultures arabo-islamiques. D’après Farmer, la musique était introduite au programme d’études, et les étudiants apprenaient les sciences arabes directement, sans recourir à des traducteurs en latin. C’est ainsi que les Mozarabes étaient chargés de diffuser la culture arabe en Europe(7).
Dès leur rencontre avec les Arabes, les Chrétiens se soucièrent de la traduction des sciences arabo-islamiques, et pour lesquelles s’engouaient nombreux lettrés européens de l’époque, surtout quand ces derniers surent que les Musulmans avaient traduit à la science grecque et lui avaient emprunté toute la philosophie que les Européens, pendant le Moyen Age, ignoraient presque complètement.
Les poètes occitans ne connaissent Platon que d’après une seule source : les traductions d’ouvrages arabes par les Juifs espagnols. Ces traductions ont eu un grand écho dans le Nord de l’Espagne, et même dans les seigneuries du Midi, qui les ont encouragées. Les ouvrages arabes passèrent en Occident chrétien, surtout pendant la prise de Tolède par Alphonse VI, en 1085(8).
Pendant le règne d’Alphonse VI, la ville de Tolède fut le centre le plus important d’où s’est propagée la plupart des sciences arabo-islamiques vers l’Europe. Après avoir créé l’un des brillants centres de traduction, le « Colegio de traductores toledanos », le monarque espagnol a fait appel à d’éminentes personnalités juives et mozarabes dans le but de vivifier la traduction et la transcription.
Le Collège de Tolède a connu de véritables traducteurs venus des pays lointains, tels que les anglais Robert de Kelton et Adelard de Bath, l’italien Gerardo de Cremona et le juif Abraham ben Azra. Les Anglais, les Espagnols et les Italiens, quant à eux, s’étaient consacrés aussi à la traduction de l’Arabe aux langues romanes ou au Latin. Gerbert d’Aurillac, Companus de Navarre, Morlay et Alphonse le Sage étaient les plus remarquables de ceux qui s’attachaient à la traduction arabe. Grâce à eux, les sciences et les lettres arabes ont pu être transmises en Europe.
Le mérite des traductions arabo-islamiques aux langues latines revient à Don Raimondo, évêque de Tolède (m. 1150), qui, à l’époque, était conseiller du roi de Castille, il fut chargé de diriger l’association des traducteurs de Tolède sous le patronage du roi Alphonse VII. Il attachait une importance particulière aux traductions de cette école espagnole et insistait à transmettre à ses coreligionnaires et au monde latin, tout ce qui est arabe ou islamique.
Le roi Alphonse X, quant à lui, créa à Murcie le « Collège d’études islamiques », avec la collaboration d’un philosophe arabe. Quelques années après sa fondation, le Collège fut transféré à Séville et fut fréquenté par de nombreux lettrés juifs et musulmans venant de l’Andalousie(9). Alphonse le Sage avait confié la traduction du Saint Coran à ses traducteurs.
Le pape Gerbert d’Aurillac (m. 1003) s’est rendu en Andalousie pour s’initier aux études islamiques, et lorsqu’il voulut diffuser en Europe ce qu’il a appris des savants arabes, ses coreligionnaires l’accusèrent d’avoir vendu son âme au diable. Gerbert d’Aurillac (le pape Sylvestre II), se rendit aussi à Tolède. Il séjourna trois ans en terre d’Espagne afin de pouvoir compléter son instruction.
Brunetto Latini, le maître de Dante Alighieri, lui aussi voyagea en Espagne en qualité d’ambassadeur auprès du roi Alphonse le Sage, le brillant protecteur des traducteurs. L’ambassadeur italien visita les écoles de Séville et de Tolède, qui à l’époque, étaient préoccupées par la traduction au latin, des différentes sciences islamiques. C’est grâce à Brunetto Latini que Dante s’est inspiré des lettres et sciences arabo-islamiques.
Au XIe siècle, à Saint-Vanne de Verdun, écrit Bezzola, Siméon enseignait l’arabe, le copte et le syriaque(10); à Narbonne, les frères juifs Ibn Azra se mirent à enseigner et à traduire les livres de science et de philosophie arabes(11); et à Montpellier, les médecins arabes et juifs d’Espagne, transmettaient aux étudiants chrétiens, dans les hôpitaux de la ville et à l’université, les leçons de la médecine arabe(12).
De toutes les parties du monde, les étudiants affluent en Andalousie pour s’adonner aux sciences arabes dont Cordoue était le noble foyer. Si les Francs ne connaissaient que peu de choses de l’art romain, ils ne savaient absolument rien de celui des Grecs. Par ailleurs, les Arabes avaient traduit presque tous les ouvrages de la philosophie grecque. C’est pourquoi les Européens n’ont pas hésité à fréquenter l’Andalousie et à y puiser, à la fois, les sciences arabes et la philosophie grecque.
La poésie lyrique andalouse (muwashshah et zadjal) traversa les Pyrénées et l’érotisme platonique arabe engendra en Provence l’amour chevaleresque. Cet amour ne doit être, en aucun cas, relié aux authentiques théories amoureuses de Platon ni aux purs idéaux chrétiens(13); ni aux écrits d’Ovide ou aux fragments de Fortunat. Le circuit d’Aristote, pensée grecque traduite en arabe, passa de l’Orient vers l’Espagne et les centres juifs du Languedoc pour atteindre au XIIIe siècle la Sorbonne(14).
Il importe de souligner que l’époque des Almoravides et des Almohades a été marquée par la domination des fuqaha (juristes et hommes de foi) dans les palais des émirs. Abu Yusuf al Mansur (m. 1199), a été l’homme le plus hostile à la philosophie ; il est connu par son alliance avec les religieux. Il expulsa un grand nombre de philosophes et savants de l’Andalousie, notamment Ibn Rushd qui quitta sa ville natale avec beaucoup d’autres dont la plupart étaient des hommes de lettres, pour se diriger vers les royaumes voisins et vers le nord jusqu’en France. Certains d’entre eux établirent à Montpellier une école de médecine qui fut un centre de diffusion de la science arabe(15).
En Sicile, la culture arabo-islamique apparut depuis le début de la conquête musulmane. Les savants siciliens d’origine arabe s’étaient consacrés surtout à la géographie et la philosophie. Quant à l’émigration des lettrés arabes et andalous en Sicile, elle a encouragé la floraison des arts islamiques dans l’île, malgré la courte domination des Musulmans. Par ailleurs, la reconquête normande a contribué au passage des éléments de la civilisation musulmane vers l’Occident(16).
Certes, si Ibn Hamdis et autres poètes ont quitté l’île après l’invasion normande, la plupart des intellectuels avaient préféré vivre dans le pays après que le comte normand Roger 1er (m. 1101), leur eut promis sa protection et leur eut accordé une attention toute particulière(17). Il n’y avait aucune difficulté de langue entre les deux communautés, l’arabe et le grec demeuraient les langues principales pendant le règne des Normands.
Ibn Jubayr, le fameux voyageur andalou, qui séjourna quatre mois en Sicile, affirma que le roi Guillaume II parlait et écrivait la langue arabe et était entouré de serviteurs et de pages musulmans. L’historien andalou loue, d’ailleurs, la tolérance prononcée du jeune roi normand envers les Musulmans et souligne l’accueil favorable qu’il réservait aux poètes et savants arabes.
L’empereur Frédéric II (m. 1250), qui parlait la langue arabe, demeure le plus célèbre protecteur des lettres et sciences arabes. Il écrivait des livres en arabe et en latin et encourageait l’étude et la traduction des sciences arabo-islamiques. Sa cour, plus musulmane que chrétienne, était de beaucoup la plus cultivée d’Europe ; on s’y adonnait avec passion à l’étude des sciences et des lettres arabes(18).
Brunetto Latini, précepteur principal de Dante Alighieri, dont nous avons déjà parlé, avait voyagé en Espagne, cinq ans avant la naissance de son disciple. A la cour de Tolède, il fut accueilli par le roi Alphonse le Sage et rencontra les savants musulmans et juifs qui s’employaient à traduire en roman et en latin les auteurs arabes.
Les différentes relations entre Arabes et Italiens ont été constantes sous le règne des comtes normands, qui s’étaient de beaucoup exaltés aux sciences arabo-islamiques. Les princes normands de Sicile furent complètement conquis par le raffinement de la culture arabe. Ils firent de Palerme et de Naples les principaux centres de traduction et de diffusion du savoir arabe en Italie et en Europe.
Grâce aux traducteurs musulmans, chrétiens et juifs, l’Espagne, la Sicile et le Sud de la France, étaient au Moyen Age, les principales rives par où les influences arabo-musulmanes ont pénétré en Occident. Malheureusement, après l’anéantissement du rationalisme, le monde arabo-musulman a connu une longue décadence depuis le XVe siècle, et la civilisation passa, dès lors, du Sud au Nord.

Notes :
1 – Reinhardt Dozy : Histoire des Musulmans d’Espagne, Ed. Brill, Leyde 1932, T. 1, pp. 317 ss.
2 – Maurice Morère : Influence de l’amour courtois hispano – arabe sur la lyrique des premiers Troubadours, Melun 1972, p. 11.
3 – H. R. Gibb : Literature, in The Legacy of Islam, Oxford University Press 1965, p. 188 ff.
4 – C.- S. Albornoz : l’Espagne musulmane, O.P.U. – Publisud 1985, p. 317.
5 – Robert Briffault : Les Troubadours et le sentiment romanesque, Ed. du Chêne, Paris 1943, p. 67.
6 – Angel Gonzalez Palencia : Historia de la Espana musulmana, 3a ed., Barcelona – Buenos Aires 1932, p. 169.
7 – H. G. Farmer : Music, in The Legacy of Islam, p. 371.
8 – Maurice Lombard : l’Islam dans sa première grandeur (VIIIe – XIe siècle), Ed. Flammarion, Paris 1971, p. 81.
9 – Angel Gonzalez Palencia: op. cit., p. 114.
10 – R.- R. Bezzola : Les origines et la formation de la littérature courtoise en Occident, Ed. Champion, Paris 1944 – 1963, 2e P., T. 1, p. 41.
11 – Robert Briffault : op. cit., p. 114.
12 – Jean Rouquette : La littérature d’Oc, P.U.F., 3e éd., Paris 1980, p. 23.
13 – C.- S. Albornoz : op. cit., p. 414.
14 – Maurice Lombard : op. cit., pp. 81 – 82.
15 – Robert Briffault : op. cit., p. 114.
16 – Maurice Lombard : op. cit., p. 89.
17 – F. Gabrieli : La politique arabe des Normands en Sicile, in Studia Islamica, vol. ix, 1958, p. 94 ss.
18 – Robert Briffault : op. cit., p. 142.

Source :
Article publié dans les revues suivantes :
– Revue « Annales du Patrimoine », N° 07, 2007, université de Mostaganem, Algérie.
– Revue « Atelier de Traduction », N° 03, 2005, université de Suceava, Roumanie.
– Revue « Comparaison », N° 13, 2002, Athènes, Grèce.
– Revue « Reflexion », 2002, université de Béjaia, Algérie.
Pr Mohammed Abbassa